Je suis allé jeter un œil à la fiche Wikipedia de TT Games, le studio derrière la quasi-totalité des jeux LEGO, et le constat est assez impressionnant : cela fait plus de vingt ans qu’ils enchaînent les productions dans cet univers. À une époque, notamment en 2013 et 2014, le studio arrivait même à sortir plusieurs jeux LEGO sur une seule et même année, parfois jusqu’à quatre, ce qui illustre bien le rythme extrêmement soutenu qu’ils avaient adopté à leur pic commercial. C’était clairement la période où ces jeux se vendaient massivement, presque sans effort, portés par des licences ultra populaires et une formule qui fonctionnait à plein régime. Mais comme souvent, ce modèle a fini par s’essouffler. À partir de 2017-2018, les ventes commencent à ralentir et TT Games décide de revoir complètement son approche, en mettant fin à ce rythme industriel pour se recentrer sur des productions plus soignées, moins répétitives et surtout moins donneuses d’une impression de recyclage permanent. Après plusieurs années de pause, la licence revient finalement en 2022 avec LEGO Star Wars: La Saga Skywalker, un épisode globalement très bien accueilli et souvent considéré comme une vraie réussite pour relancer la formule. En revanche, toutes les tentatives n’ont pas eu le même succès. LEGO Horizon, sorti en 2024, n’a pas vraiment convaincu, avec un accueil plus tiède et des critiques qui pointaient un manque d’ambition ou de fraîcheur. Du coup, l’arrivée de LEGO Batman: Legacy of the Dark Knight en 2026 suscite pas mal d’attentes, d’autant que TT Games semble avoir capitalisé sur ses années d’expérience pour proposer quelque chose de plus solide sur le papier. Et effectivement, le jeu donne l’impression de cocher énormément de cases. L’histoire mélange des éléments emblématiques de Batman issus des films, des séries, des comics et même des jeux vidéo, un peu comme une grande synthèse de tout ce qui existe autour du personnage, mais réinterprétée à la sauce LEGO. On retrouve aussi tout ce qui fait l’ADN du studio, avec l’humour caractéristique, la coopération locale, les collectibles en quantité, les puzzles environnementaux, les combats accessibles et une exploration assez libre. En clair, une formule familière, mais qui semble cette fois vouloir être poussée un peu plus loin dans sa mise en valeur.
LEGO, let's go !
La première impression qui revient assez vite, c’est celle d’un jeu qui ressemble visuellement à un LEGO Batman assez classique, mais qui, une fois la manette en main, donne souvent le sentiment de jouer à une version plus simple, tout en restant étonnamment fidèle, d’un Batman Arkham. Et ce n’est pas juste une comparaison facile parce qu’on incarne Batman dans Gotham, tout semble réellement construit autour de cette filiation. Les combats en sont probablement le meilleur exemple, puisqu’on retrouve clairement une logique proche du free flow system popularisé par la série Batman Arkham, où il s’agit de lire les attaques ennemies, de réagir au bon moment, de contre-attaquer, de se repositionner et d’enchaîner les cibles sans jamais casser le rythme. C’est évidemment moins violent et moins spectaculaire dans la mise en scène, puisqu’on reste dans un univers LEGO où les ennemis se démontent littéralement en briques plutôt que de finir KO de manière réaliste, mais la structure du système paraît très proche dans son intention. Ce qui rend l’ensemble assez intéressant, c’est justement ce décalage permanent entre la légèreté de l’habillage et la précision assez sérieuse du gameplay. On peut très bien enchaîner plusieurs contres, esquiver plusieurs adversaires en même temps, utiliser un gadget au bon moment, puis terminer un combat avec une animation volontairement absurde où Batman se sert d’un objet complètement improbable pour mettre fin à l’affrontement avec un côté presque burlesque.
L’autre point qui ressort assez clairement, c’est que le jeu n’encourage pas vraiment à foncer tête baissée. Là où certains anciens jeux LEGO permettaient parfois de progresser presque sans réfléchir, en avançant simplement en détruisant tout sur son passage, ce LEGO Batman: Legacy of the Dark Knight semble adopter une approche un peu plus structurée, sans pour autant devenir exigeant. Il ne faut pas se tromper : on reste sur un jeu accessible, pensé pour un large public, et il n’est évidemment pas question d’en faire une expérience punitive ou particulièrement difficile, mais il donne quand même l’impression de demander un minimum d’attention dans la manière d’aborder les situations. En pratique, cela passe notamment par la présence de nombreux ennemis et par l’utilisation plus réfléchie des gadgets, ce qui pousse naturellement à varier les approches. La discrétion semble d’ailleurs occuper une place plus importante qu’auparavant, et c’est peut-être là que le jeu se montre le plus souple dans sa conception. Il ne s’agit pas de proposer un système de furtivité complexe ou rigide, mais plutôt d’encourager le joueur à observer un peu l’environnement, à prendre de la hauteur, à repérer des passages alternatifs ou des ennemis isolés, et à utiliser les toits comme zones d’observation et de contrôle, un peu à la manière de ce que proposaient déjà les épisodes de Batman Arkham. Bien sûr, on reste dans un cadre très accessible, adapté à un public large, avec une intelligence artificielle volontairement permissive dans les phases d’infiltration, mais cela permet malgré tout d’introduire un rythme un peu plus posé, où l’on peut choisir d’attaquer frontalement ou de préparer son approche plus méthodiquement.
Le monde ouvert participe lui aussi beaucoup à ce côté un peu nostalgique, presque “madeleine de Proust”, puisque LEGO Batman: Legacy of the Dark Knight donne vraiment l’impression de retrouver des sensations qu’on avait un peu perdues avec le temps. Rien que le fait de survoler Gotham avec la cape, sous une pluie lourde et un ciel sombre, suffit déjà à installer une ambiance très particulière, et le jeu semble clairement vouloir jouer sur cette dimension-là. À cela s’ajoute tout le système de déplacement, qui repose sur une grande liberté de mouvement et une verticalité très marquée. Batman peut s’accrocher à quasiment n’importe quelle surface, et son grappin offre une portée suffisamment importante pour relier des points très éloignés, que ce soit à l’horizontale ou en hauteur, ce qui donne parfois presque l’impression de se déplacer instantanément d’un point à un autre. Comme dans les épisodes de Batman Arkham, l’exploration de Gotham est pensée avant tout en trois dimensions, avec une ville qui se vit d’abord depuis les toits. On peut ainsi enchaîner assez naturellement les déplacements en hauteur, passer d’une gargouille à une autre, planer au-dessus d’une avenue, puis replonger sur une façade avant de repartir ailleurs, et cette boucle de navigation semble suffisamment fluide pour qu’on puisse facilement se laisser distraire sans même suivre un objectif précis. Il y a clairement une vraie sensation de liberté dans cette manière de se déplacer, presque un plaisir à simplement se laisser porter entre le grappin et la cape, ce qui redonne à l’exploration une dimension aérienne assez marquée. En complément, la Batmobile est également de la partie, accessible à tout moment, avec plusieurs modèles différents prévus dans le jeu, allant des versions plus anciennes aux interprétations plus modernes, ce qui devrait encore renforcer la variété des déplacements dans Gotham.
Sinon, la ville de Gotham en elle-même n’a pas l’ambiance oppressante et presque poisseuse des Batman Arkham de Rocksteady, ce qui paraît logique vu la direction artistique LEGO, mais elle semble compensée par une vraie densité d’activités. Collectibles, crimes aléatoires, puzzles secondaires, trophées, petits défis environnementaux, Gotham ressemble moins à une simple carte d’habillage qu’à un espace pensé pour détourner naturellement ton attention. Le genre de monde ouvert où l'on part pour une mission très précise, puis on se retrouve 40 minutes plus tard à résoudre un puzzle absurde pour récupérer un objet cosmétique inutile.
STORY TIME !
Concernant la partie narrative, TT Games semble viser quelque chose d’un peu plus structuré que ses précédents jeux, où ça partait un peu dans tous les sens. L’objectif n’est pas seulement d’empiler des références ou de caricaturer des scènes iconiques des films, mais de raconter une version condensée de l’histoire de Batman, en mélangeant plusieurs époques, plusieurs interprétations et plusieurs morceaux de mythologie. Ça donne l’impression d’un jeu qui veut être à la fois accessible pour quelqu’un qui connaît vaguement Batman et suffisamment généreux pour les fans qui reconnaîtront les inspirations. Le casting jouable suit d'ailleurs la même logique. Là où les anciens LEGO misaient souvent sur la quantité pure (des dizaines voire centaines de personnages parfois anecdotiques) celui-ci semble préférer un roster plus réduit mais davantage intégré au gameplay. Robin, Batgirl, Catwoman, Nightwing, Gordon, le roster a été réduit à peau de chagrin, mais chacun semble avoir une utilité réelle, avec des compétences spécifiques nécessaires pour progresser ou résoudre certains puzzles. Ça paraît plus cohérent, et probablement moins gadget qu'auparavant.
La coopération reste évidemment présente, puisqu’on parle quand même d’un jeu LEGO, mais elle semble ici un peu plus intéressante. En solo, on peut alterner entre personnages selon les besoins ; en coop locale, cette complémentarité devient naturellement plus fun. Et puis il y a l’humour, qui reste indispensable à l’ensemble, et même si l’écriture paraît légère, les cinématiques conservent ce ton absurde propre aux jeux LEGO modernes, et Batman lui-même semble être utilisé comme ressort comique principal. Au final, ce qui rend LEGO Batman Legacy of the Dark Knight aussi intéressant, c’est moins l’idée qu’il réinvente totalement la roue que le fait qu’il semble avoir compris un vide très précis. Depuis des années, les fans attendent un nouveau jeu Batman solo capable de retrouver cette sensation très particulière laissée par Arkham : contrôle du terrain, mobilité grisante, fantasy de prédateur urbain, gadgets, infiltration, fluidité des combats. Et contre toute logique, c’est peut-être TT Games qui a décidé de récupérer cet héritage. Pas en copiant bêtement, ni en essayant de faire “Arkham mais en moins bien”, mais en traduisant cette formule dans le langage Lego, avec tout ce que ça implique de souplesse, d’humour et d’accessibilité. Et honnêtement, c’est probablement ça qui rend le projet aussi séduisant.
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